Adolescente à papa

Son ventre proéminent commence à éveiller les soupçons dans son quartier de la Riviera 2 à Abidjan-Cocody. A 17 ans, Mélissa, candidate malheureuse à la session 2018 du Brevet d’Étude du Premier Cycle (BEPC), affronte quotidiennement les regards inquisiteurs sur sa grossesse précoce. Son père et ses frères ont tranché : l’adolescente devra donner naissance au bébé qu’elle porte. Ils lui apportent un soutien teinté de regret : celui de n’être pas intervenus plus tôt par la sensibilisation sur les méthodes contraceptives dès les premiers signes chez la jeune sexuellement active .

En Côte d’Ivoire, environ une fille sur deux âgée de 15 à 24 ans a déjà contracté une grossesse. 84 ,4 % d’entre elles n’utilisent couramment pas de méthode contraceptive selon le ministère de la santé. Quant à l’Organisation Mondiale de la santé (OMS), elle annonce 194 décès quotidiens des suites d’une grossesse précoce, classé deuxième cause de mortalité chez les filles 15 à 19 ans dans le monde.

C’est une jeune fille désormais cloitrée chez elle. Fidèle à son smartphone, « Méli » sort de moins en moins avec ses copines, communique au compte-goutte avec ses proches furieux depuis la découverte du pot aux roses. Ses cours de formation en esthétique entrepris sont interrompus. Avec son copain, le présumé auteur de la grossesse, c’est la rupture. « Nous sortions ensemble depuis plusieurs mois et nous nous aimions. Nos rapports sexuels étaient non protégés. Je pensais maîtriser le calcul de ma période d’ovulation. Je n’avais pas imaginé me retrouver enceinte. Pour moi, cela ne pouvait pas m’arriver », révèle la future mère… seule.

« Le présumé père prend la poudre d’escampette »

Leur idylle n’aura malheureusement pas résisté à la première  tempête. Informé, l’amoureux frileux refuse d’endosser la paternité de la grossesse dans un premier temps, puis encourage la jeune fille à pratiquer une interruption volontaire de grossesse par des moyens artisanaux pour enfin mettre les voiles une fois le sombre plan découvert. Mélissa est laissée seule avec des symptômes qui ne tardèrent pas à attirer l’attention de sa famille.

 “L’éducation reproductive de la jeune fille est confiée à la mère”

« Ce fut d’abord la colère, l’indignation puis l’acceptation», affirme monsieur Guéi, le père de Mélissa.  « Méli est ma dernière. C’est encore un enfant. Elle a perdu sa mère toute jeune et n’a eu aucune figure féminine pour lui prodiguer des astuces et conseils sur ces affaires de femme », regrette-t-il.

Pour ce père veuf, il est encore difficile de parler sexe, méthodes contraceptives avec l’orpheline. « Elle sera mère, je ne l’ai pas souhaité, elle sera plus consciente dans ses actes de demain », ajoute-t-il.  L’avortement est en inadéquation totale avec ses valeurs chrétiennes. Ses fréquents échanges tumultueux avec sa fille sur la crise d’adolescence se limitaient aux punitions et remontrances sans aucune autre forme d’échanges constructifs sur le sujet de la santé reproductive, léguant cette mission à l’État.

Les faiblesses du système

En Côte d’Ivoire, les cours d’Education aux Droits Humains et Civiques sont dispensés depuis 2012, à partir de la sixième, après un décret signé sous Henri Konan Bédié, Président de la République. La campagne annuelle « zéro grossesse en milieu scolaire » du ministère de l’éducation nationale et de l’enseignement technique a été lancée il y a 5 ans.  Les cours de santé reproductive sont généralement survolés en classe de sixième et approfondis en classe de terminale. Tous ces récents programmes d’urgence sont destinés aux adolescents, excluant généralement les enfants du primaire. 127 filles âgées de 12 à 15 ans du primaire sont pourtant tombées enceintes au cours de l’année scolaire 2017-2018. Le système s’y prend souvent tard pour ces jeunes de plus en plus précoces . La plus jeune mère au monde avait 5 ans, celle du continent africain en a 9.

L’autre bémol reste l’accès à la contraception. Il est encore difficile pour un adolescent de se rendre à un centre de santé pour s’approvisionner en méthode contraceptive. L’accueil et le regard du corps médical restent encore dominés par les jugements et préjugés. « Lorsque tu te rends au centre communautaire pour une simple infection urinaire, les mamans sages-femmes te regardent bizarrement, souvent même te grondent. Comment aller leur demander conseil sur les préservatifs ou encore leur parler de grossesse ? », relève Mélissa.

la situation du planning familial en Côte d’Ivoire

La prévalence contraceptive moderne chez les femmes est de 14, 3% selon le fonds des Nations Unies pour la populations (UNFPA). À titre de répétition,  84 ,4 % des filles âgées de 15 à 24 ans utilisent irrégulièrement les méthodes contraceptives. « L’accès et l’utilisation des services de santé sexuelle et reproductive présentent de nombreuses disparités entre les régions du pays, le milieu de résidence, les tranches d’âge, les cultures, les niveaux d’instruction. L’influence des hommes n’est pas négligeable dans l’accès et l’utilisation des services (informations et prestations) de santé sexuelle et reproductive par les adolescentes et jeunes filles surtout », selon l’UNFPA.

 Comme notre future jeune maman, elles sont 4034 élèves du secondaire à avoir contracté une grossesse entre 2017 et 2018 selon la Direction des stratégies, de la planification et des statistiques du ministère de l’éducation nationale. La plupart d’entre elles mettront fin à leur cursus scolaire en raison des stigmatisations. Une infime minorité poursuivra le parcours scolaire avec le ventre arrondi, certaines comme Mélissa reprendront probablement la route de l’école après un arrêt d’une ou plusieurs années.

Les indices du faible taux de contraception sont perceptibles sur le taux non négligeable d’avortements clandestins aux conséquences parfois tragiques.  ‘’On estime que 4 à 5% des femmes en âge de procréer ont eu un avortement potentiel dans les 12 mois précédant l’enquête, soit entre 210 000 et 288 000 avortements par an en Côte d’Ivoire’’ , selon l’enquête PMA2020 (Performance Monitoring and Accountability 2020) réalisée en 2017 contre 194 décès journaliers des suites d’une grossesse précoce selon l’OMS. Des chiffres qui placent Mélissa sur le banc de victime potentielle.

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